Analyse du discours de Samir Dilou sur l’assaut de la fac. de Manouba

Salah Ben Omrane , le vendredi 2 décembre 2011  à 22:47

Interrogé sur les évènement de la faculté de Manouba, Samir Dilou, sur Shems Fm , le 30 novembre dernier, s’est exprimé à ce propos.  Son intervention est riche de sens. Au -delà même de la rhétorique propre à l’homme politique, il fait partie de ceux qui vont s’installer au pouvoir pendant au moins un an. Pour ce seul fait, il est intéressant de lire les significations sous-jacentes de son discours.

Voici un extrait que j’ai traduit de son intervention qui est en continu et  que j’ai divisée en quatre parties (couleur bleue), et entrecoupées par mes commentaires :

 1 . « On a donné notre avis et il n’est pas nécessaire qu’il soit notifié. On a des idées et on n’éprouve aucune gêne à les avoir. Il y a des niveaux dans la vie. Avant tout, où entre la loi pour organiser la vie des gens et où elle doit s’arrêter ? » 

Mr Dilou répond à l’interrogation de l’animatrice radio qui lui a demandé pourquoi Ennahdha ne s’est pas fendue d’un communiqué sur les évènements survenus à la faculté de Manouba . Il a minimisé l’évènement, considérant qu’il n’est pas « nécessaire« qu’une notification par écrit soit faite par son parti .

Or, il faut rappeler qu’au mois de novembre, Ennahda a publié sur son site 3 communiqués  sur d’autres évènements . Ils sont les suivants:

1.      Sur l’exécution du Tunisien condamné à mort en Irak :Yosri Triki .

2.      Sur la candidature de quelques noms de son bureau exécutif à des postes ministériels.

3.      Une mise au point suite au discours de Hamadi Jebali parlant de Califya .

On peut en déduire que l’évènement politique qui a secoué la Tunisie depuis lundi dernier à la faculté de Manouba ,soit pour le parti Ennahda, est de moindre importance que le condamné à mort en Irak etc.., soit , que le principal dans le discours d’ Ennahda, à travers l’assaut de la faculté, ne peut pas s’écrire et ne peut s’enregistrer.

Il dit qu’au parti ils ont « des idées » là-dessus et qu’ils n’éprouvent « aucune gêne pour les avoir ». Cependant, l’attaque de la faculté de Manouba, n’est pas un phénomène isolé. Dans d’autres universités, des enseignants ont eu à subir des comportements violents de la part de quelques individus salafistes. Il est peut être temps, voire utile pour le parti Ennahda, de dire un peu plus publiquement ,comment il se situe par rapport à ce phénomène.  Éprouve-t-il de la solidarité , de la distance ou de la complaisance avec ces activistes qui prétendent vouloir imposer par la violence un certain programme salafiste et qui sèment le trouble à l’ordre public depuis quelques mois ?

  À l’heure actuelle ,sans un communiqué clair et précis d’Ennahda sur le sujet , on ne peut que se contenter d’affirmer que l’exécution d’une sentence en Irak , le Califat en Tunisie, ou la captation de quelques sièges ministériels, sont des sujets plus intéressants  pour ce parti islamiste . Que faut-il de plus ,si véritablement Ennahda tient à ce que les cours et les examens ne s’interrompent pas par des bandes de nervis fanatisés ?

Le meilleur du morceau est ce qui est près de l’os. Avec beaucoup de dextérité, Mr Dilou ne finit pas sa phrase par une affirmation qui pourrait nous éclairer sur sa  position ou celle de son parti, puisqu’il affirme qu’ils ont des idées, même si nous devons nous contenter de quelques paroles,  il surenchérit en posant la question suivante :« Où entre la loi pour organiser la vie des gens et où elle doit s’arrêter ? ». Vaste question, en effet ! Si la fac n’était pas fermée, cela aurait pu être un sujet philosophique pour les étudiants. Nous constatons que là, Mr Dilou ne prend pas de risque . Il  ne s’engage pas par des affirmations claires et précises sur les faits , puisqu’il est dans le questionnement sur les idées . Sa question est si habilement formulée, qu’elle contient déjà un grand morceau de la réponse.  Elle est, ce qu’on pourrait qualifier de question-message. Elle re-situe et re-positionne le conflit. C’est à dire, qu’il ne s’agit plus dans le cas précis, d’une perturbation du fonctionnement ordinaire d’une faculté par des groupes internes et externes, par des moyens hors la loi, mais d’une présentation de la violation en chose  insignifiante à côté de la « problématique théorique » sur les limites de « l’organisation par la loi de la vie des gens » qu’il pose . Qu’est qu’on ne fait pas pour déplacer un évènement sur le territoire des idées et au passage, éponger  les actes délictuels?

2.« Je dis, que cela doit faire l’objet d’une discussion. Il n’est pas indispensable que les partis entrent en jeu avec toutes les organisations de la société civile en faisant des déclarations officielles que celles-ci, soient  pour soutenir ou pour condamner. »

C’est ce qu’on appelle : « Renvoyer les interlocuteurs  dos-à-dos ». En affirmant que « Cela doit faire l’objet d’une discussion », il ne s’attarde pas longtemps sur ce qu’il fait porter comme signification ou sens au mot « discussion » .

C’est de la  rhétorique langagière. Car selon la voie procédurière, rappelons le, le seul lieu où le règlement de l’établissement, seule procédure conforme à la loi , qui prévoit que « la discussion » puisse avoir lieu à propos justement du règlement intérieur ,par le moyen du vote , où les étudiants ont leurs représentants élus qui s’expriment sur le sujet ,se fait à l’intérieur du Conseil scientifique et nulle part ailleurs. Mr Dilou tourne le dos à ce conseil et fait comme s’il n’existe pas. Et comme on va le voir dans ce qui suit , il fait mine en accentuant encore la confusion auprès du public auditeur et non lisant , comme si la demande de l’application du règlement intérieur émane d’une décision personnelle et individuelle du Doyen de la faculté. Il est dans le déni de la voie légale de l’expression des revendications ,peu importe la nature de toute revendication. Sinon à quoi pourrait servir un syndicat , un parti ou une association, si ce n’est que pour faire aboutir l’expression d’une majorité au cours des discussions qui se font dans un cadre prévu par des règlements et que ces mêmes règlements sont approuvés par le moyen du vote ?

Deuxième idée dans la même phrase, pour lui , les autres (partis et associations)  ne doivent pas intervenir ,que ce soit pour « soutenir » ou pour condamner« . En effet , il peut tout à fait conseiller aux autres de ne pas intervenir ,de les dissuader de faire la même chose que l’exercice auquel il s’est livré . D’ailleurs , il le fait très bien « مخيب صنعتي عند الأخرين » .

3.« Des fois, le fait d’intervenir dans certaines affaires conduit à la crispation. Mais, il y a un ensemble d’évidences sur lesquelles on doit insister. Parmi ces évidences, il y a le refus de la violence. C’est le toit de la liberté d’expression et il doit être très haut. L’individu a le droit d’exprimer ses idées. Il a le droit de refuser. Il a le droit de dire : telle loi n’est pas convaincante, voire telle mesure ».

Là, Mr Dilou se place en défenseur des libertés individuelles dont y figure parmi elles ,celle du « droit à l’expression » . C’est un combat louable ! On ne peut que l’encourager d’aller un peu plus sur cette voie d’autant qu’il occupera certainement un poste ministériel au prochain gouvernement.

Mais , il est dans les généralités et je ne vois pas qui pourrait y trouver  un inconvénient à ce genre de rappel de principe devenu en ces temps si insignifiant voire même un sport national. Il n’est pas le premier et il ne sera pas le dernier à le pratiquer sans faire l’effort de regarder « ses » contradictions entre « ses » paroles et « sa » pratique par la mise en application véritable de ces principes. On a tous été gavés par la citation de quelques principes généraux fumeux pendant toute la campagne électorale, sachant parfaitement qu’il existe une différence de taille entre ce que disent les partis et entre ce qu’ils en font véritablement, lorsqu’ils sont aux commandes du pouvoir ou qu’ils sont amenés à prendre position dans certaines affaires publiques en tant que partis et qu’ils se cachent sous terre. Ceci-dit, je n’ai pas lu un seul parti pendant la campagne, annoncer qu’il est contre « la liberté d’expression ». Et pour que Mr Dilou ne sente pas seul en se rangeant derrière la pancarte de cette chère liberté d’expression ,on peut lui apprendre  que Ben Ali et ses partisans, eux mêmes, n’ont jamais cessé d’affirmer pendant 23 ans que l’individu a le droit d’exprimer ses idées . Quant à leurs pratiques ,c’est une autre histoire.

Mr Dilou qui se situe ainsi parmi les défenseurs du droit à la libre expression ,qu’attend il alors pour manifester son soutien à ceux qui sont attaqués pour s’être exprimés librement? Qu’à fait Morjane Satrapi par son film Persepolis , sinon que de s’exprimer librement ?  Qu’a fait Nessma en usant de cette chère « liberté d’expression »,en passant le film, autrement que de livrer cette « expression libre » à ses spectateurs ? Rappelons qu’en usant de ce droit, ceux qui ne voulaient pas voir ce film, personne ne les y contraignait .Elles sont où les belles déclarations de principe d’Ennahda  dans cette affaire ? Comment se fait-il qu’elles s’éclipsent si rapidement alors que ce parti n’a même pas encore mis son pied dans l’étrier du pouvoir ?

Un détail, qui  malgré tout a son importance : Nessma ou Marjane Setrapi n’ont pas été aussi loin que Mr Dilou .Ils n’avaient pas formulé de revendications pour modifier la loi. Ils n’ont jamais dit comme lui  : « Telle loi n’est pas convaincante voire telle mesure ». Ils se sont contentés de rester dans le cadre de la loi pour s’exprimer ,contrairement à lui .Mr Karoui de Nessama, actuellement poursuivi ,n’a jamais fait de l’exhortation pour violer la loi . Il n’a pas pas fait de l’incitation à la désobéissance civile . Il n’ a jamais été aussi vindicatif , contrairement Mr Dilou.

4.« La décision prise par le Doyen, un responsable, est une décision non fondée et elle est refusée. Mais il n’a pas le droit d’utiliser la violence  pour défendre son idée. Ceci doit être évident . Ce sont les paroles qu’on tient et nombreux ,sont ceux qui ne l’entendent pas. Nous sommes contre la création d’un nouvel épouvantail. ».

Samir Dilou dans cette phrase, se lance dans une attaque contre le Doyen, lui faisant endosser la responsabilité de la violence. Rappelons, et encore, que le Doyen ne fait qu’appliquer les mesures réglementaires en matière de tenue vestimentaire dans l’enceinte de l’établissement universitaire. Monsieur Dilou est supposé savoir que les décisions se font au sein du Conseil scientifique de l’université et qu’elles sont prises par le moyen du vote . Par ses propos, en attribuant  les faits de violence à la responsabilité du Doyen ,il se met en infraction avec le code pénal ! « Article 128 : Est puni de deux ans d’emprisonnement et de cent vingt dinars d’amende, quiconque par discours publics, presse ou tous autres moyens de publicité, impute à un fonctionnaire public ou assimilé des faits illégaux en rapport avec ses fonctions, sans en établir la véracité.« 



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