La flatterie et la singerie dans le nouveau couffin du 14 janvier 2011

Salah Ben Omrane    jeudi 29 mars 2012   19:54

    Qu’est ce cette manie en Tunisie de placer l’appellation «Docteur», «Professeur», «Maître» ou «Cheik », devant certains noms en désignant ou en appelant des personnes politiques et surtout, il est à remarquer que ce sont plus les hommes que les femmes qui ont droit à cette marque de révérence.

C’est devenu une distinction courante  dans la presse et au cours des débats télévisés. Avec la sortie spectaculaire des salafistes, il est à constater qu’il y a de la surenchère dans les grades. Le «Abou» est en vogue. La presse s’y est mise. On le lit et on l’entend, cette acceptation sans rechigner du « Abou» suivi d’un pseudonyme. On ne cherche même pas à rappeler le prénom et le nom de naissance de celui qui a décidé de porter sa nouvelle appellation.

 C’est encore une de ces importation qui proviennent du Moyen Orient, telle cette manière de parler la langue arabe avec un accent du Golfe, qui fait ses ravages dans cercles politiques à déguisement religieux. Les films égyptiens, vus en Tunisie, ont bien enraciné dans l’imaginaire populaire tunisien ce genre de désignation de marque. Leur influence a introduit ces appellations de «Docteur» et  de «Professeur» devenues courantes. L’inverse, c’est à dire, l’influence du cinéma tunisien sur la culture égyptienne ne s’est pas produit. La raison est toute simple les films tunisiens ne passent pas en Égypte à la télé, contrairement à l’inverse. Puis, le fait que la télé nationale tunisienne, pour des raisons économiques, fasse passer des films égyptiens, à un rythme effréné, finit par faire son effet sur le langage de tous les jours. Quant à l’appellation de «Abou» chez les salafistes, l’importation mimétique s’est faite également par les médias. Une désignation qui évoque les héros résistants, qui ont pris un surnom de combat dans les mouvements de la résistance palestinienne .

 Ce phénomène a atteint le ridicule en ce moment. Il dépasse les signes de la considération et outrepasse la simple marque du respect. De la flatterie! De la singerie pure! Il ne reste plus que « Votre honneur, monsieur le président » qu’on entendra peut-être au cours des audiences dans les tribunaux, en imitant ainsi  les séries  américaines, qu’ainsi le tour est joué. Attendons qu’on nous livre gratuitement les séries américaines et on s’y mettra illico.

 À ce sujet , du côté du Coran, la distinction n’a pas lieu d’être. Il est dit ceci :

 قال تعالى: يَا أَيُّهَا النَّاسُ إِنَّا خَلَقْنَاكُم مِّن ذَكَرٍ وَأُنثَى وَجَعَلْنَاكُمْ شُعُوباً وَقَبَائِلَ لِتَعَارَفُوا إِنَّ أَكْرَمَكُمْ عِندَ اللَّهِ أَتْقَاكُمْ إِنَّ اللَّهَ عَلِيمٌ خَبِيرٌ. سورة الحجرات 

 Traduction : « O peuples, nous vous avons créés en mâles et femelles et nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous connaissiez . Le plus reconnaissant, parmi vous auprès de Dieu,est le plus pieux. Dieu est savant et connaisseur. »  Souret « Alhajarat »

Du côté de la Déclaration universelle des droits de l’homme, il est aussi dit ceci :

« Article premier :Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Article 2:

1.Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente Déclaration, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation.

2.De plus, il ne sera fait aucune distinction fondée sur le statut politique, juridique ou international du pays ou du territoire dont une personne est ressortissante, que ce pays ou territoire soit indépendant, sous tutelle, non autonome ou soumis à une limitation quelconque de souveraineté. »

 Du côté de Jean de la Fontaine, dans « Le corbeau et le renard », on trouve ceci :

« Le Renard s’en saisit, et dit : « Mon bon Monsieur,

Apprenez que tout flatteur

Vit aux dépens de celui qui l’écoute :

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. « 

Résultat, ont entend «Docteur» par ici, «Docteur» par là, à toutes les présentations.Trop de docteurs tue la médecine. Des excités et des agités s’emballent pour faire en sorte que les coutumes, les mœurs et le langage quotidien des Tunisiens soient à la copie de ce qui se fait de l’autre côté du croissant et à l’image de ce que les chaînes de télés orientales en satellites, rapportent. La singerie ridicule par le langage n’est pas unique dans le lot de la mascarade culturelle, il y a également ceux qui s’efforcent à avoir un accent des gens du Golfe en parlant le tunisien. Si le phénomène ne dépassait pas les frontières du langage, cela pouvait prêter à rire ou à admirer le talent des imitateurs. Sauf qu’il y a eu la chasse aux artistes dans les rues de Tunis, récemment. Adultes et enfants accompagnés de leurs parents, voulaient passer une journée de fête dans la joie sur le boulevard principal de la capitale en y faisant des spectacles de chants, de danse et de théâtre. Ils ont été coursés et chassés sous un torrents d’insultes, de crachats et de jets de cailloux au prétexte que les arts qu’ils pratiquent sont ceux des mécréants et contraires à la «vraie» culture dont la Tunisie devrait s’en inspirer dorénavant. À cette vitesse et avec l’appui d’une violence qui se manifeste en plein jour, qui agit en toute impunité, la spécificité culturelle tunisienne est en danger. Elle est vouée à disparaître. Place aux perroquets hideux. La performance consistera à agiter un drapeau noir dans la rue, hystériquement, pour gagner le titre d’un « Abou » en fin de journée. Titre remis par des « frères ». On entendra les gens s’appeler « mon frère » ou « ma sœur » au cours des présentations, surtout à la télé dans les débats, hypocritement, alors qu’en vérité , ils ne sont ni frères ni sœurs, bien au contraire!


♦○•○♦○•○♦○•○♦

Galerie | Cet article a été publié dans culture, langage, religion, Tunisie, Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.