Ennahda, sous la contrainte redoutable de l’exercice du pouvoir

Salah Ben Omrane ,  mercredi  28 mars 2012   21:45

   Un article a attiré mon attention et il concerne la Tunisie, intitulé: «Ces islamistes qui disent non pour la charia». C’était dans l’édition virtuelle du journal le Monde d’hier. Cet éditorial s’achève par une conclusion- constat « d’échec de la pression salafiste», expliquant qu’elle n’a pas fonctionné pour « faire plier l’Assemblée Constituante« .

    Or, ce qui est présenté en abandon de la référence à la chariâ dans la nouvelle constitution par le parti d’Ennahda, décrit en action «courageuse» et de résistance face aux extrémistes dont des salafistes (Ils se sont déplacés par cars entiers, venus camper devant l’entrée de l’Assemblée ces derniers jours),  a un lien plutôt avec l’écho en retour produit par la proposition de son introduction, auprès des autres membres de l’Assemblée et des autres lieux de débats publics dont la télé.  Par conséquent, cette décision peut s’attribuer à l’Assemblée en général, mais aucunement aux élus d’Ennahda  en particulier. En ce qui les concerne il s’agit d’un rétropédalage. Les élus d’Ennahda ainsi que ceux qui se sont déplacés pour les soutenir, n’ont jamais caché qu’ils  voudraient voir de la Chariâ dans les entrailles de la législation future. Cependant, Ennahda voit plus loin: Elle ne voudrait en aucun cas encaisser la responsabilité du désaveu de la Constitution quand elle sera soumise à la population par référendum, dès la fin de sa rédaction .

   De la résistance au salafisme, non ! Du revirement stratégique, oui !

   Ce parti a obtenu l’adhésion d’une frange de la population essentiellement en soutenant l’idée que l’Islam, pas en tant que croyance religieuse, mais en tant que source d’inspiration de la vie politique, peut sauver la Tunisie de toutes les dérives tels le népotisme, la corruption et l’injustice. Ce parti ne s’est pas proposé en sauveur des âmes. Il s’est présenté en raviveur de la croyance en l’Islam chez les Tunisiens, indiquant que les solutions , les remèdes, les miracles , la guérison de tous les maux dont souffre la société, se trouvent dans le retour vers le fondamental qu’est l’Islam .

   S’agit-il d’un repli stratégique, d’une relecture éclairée des textes coraniques d’un Constituant Nahdaoui  ? La question n’est même pas là ! Il s’agit simplement d’une expression du sens du pouvoir et de son exercice.  Tout l’honneur  revient à cette loi historique qui fait que lorsqu’on goute au pouvoir on a tendance à vouloir le conserver et que pour le conserver , on est contrait à  faire des concessions. C’est l’expression de la loi d’airain qui a fonctionné à plein régime, lorsque lundi dernier, Rached Gannouchi ,le dirigeant de ce parti a fait sa déclaration de se contenter de l’article 1er de la constitution. C’est une histoire de domination au sens bestial du terme. Il a fermé le débat en montrant  qu’il est le chef. Aucun principe figé ne résiste à la volonté  d’exercer le pouvoir.  Le pouvoir ,on peut l’obtenir, mais le plus dur et le plus difficile est de le conserver. La volonté de conserver le pouvoir, fait déshabiller les hommes de leurs principes démagogiques, les fait basculer et les accule à s’accrocher aux branches, sous peine que la chute ne soit brutale .

   Aucun reproche à faire à celui qui veut rester dans les hauteurs et tient à maintenir sa stabilité, préserver son équilibre, et résister aux secousses. Au contraire, personnellement je vois du spectacle quand d’autres y voit des gesticulations de désespérés. C’est l’inversion des rôles dans la présentation de l’agitation et de la gesticulation au cours des récents évènements qui ne colle pas avec la version offerte dans le scénario offert à tous les médias  et qui s’intitule « le renoncement ». Il faut rappeler que les 89 Constituants actuels élus d’Ennahda dans l’Assemblée ne forment pas la majorité dans l’Assemblée. Sans le soutien des voix de ceux d’Ettakattol et du CPR, toute proposition d’Ennahda n’a aucune chance d’aboutir. En revanche, ces deux formations ont affiché clairement leur intention de se maintenir au seul article 1er dans l’évocation par le rappel à la foi musulmane. Ce qui signifie que mathématiquement , Ennahda ne peut rien faire approuver par une majorité au vote, toute seule. Mais, le parti Ennahda, avait bel et bien prévu, en plus de l’article 1er de la Constitution, dans lequel la référence à la religion musulmane, y figure déjà dans la constitution qui vît ses derniers mois, et qui sans doute apparaitra dans la nouvelle, d’ajouter un rappel supplémentaire à la Chariâ, dans le corps de la nouvelle disposition constitutionnelle. Ennahda était partie du principe que celui qui ne tente rien n’a rien. Dans le cas précis, c’est le clin d’oeil  aux extrémistes notamment salafistes qui était tenté.

   Un second article dans lequel, la référence à la Chariâ était bel et bien prévu par Ennahda. Par coquetterie ou par souci que la foi se perde dans les méandres de la vie civile des Tunisiens ? Peu importe. Ennahda estimait que l’article 1er n’était pas assez pour ancrer les dispositions législatives à celles, non pas de la foi, mais d’un certain mode de vie conforme à l’édile des premiers musulmans.  L’article 1er, estimé insuffisant par Ennahda, se dispose de la manière suivante: «La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain; sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe et son régime la République

   Au final , après avoir fait répandre le bruit du contraire, Ennahda a fini par accepter de se contenter de l’article 1er cité pour invoquer la Chariâ. Cette entente a été l’objet d’une résolution à l’issu d’un « consensus » trouvé entre les principales tendances politiques de l’Assemblée Constituante, et en préambule à un débat qui n’a pas encore eu cours en séance plénière. On dit « consensus », mais en fait , il s’agit d’un mouvement de résistance. Le CPR et Ettakattol , y ont vu une demande de faveur de trop. Ils ont d’ailleurs bien eu raison de résister, puisque le gouvernement est déjà formé et il n’y a plus rien à négocier en échange ou en retour.

   Avant d’aboutir à ce « consensus », quelques mois auparavant, Ennahda  avait fait circuler un projet de constitution où il était question d’y inclure la référence à la Chariâ, notamment dans un projet concernant un « article 10 ». Une manière habile pour jauger les réactions et anticiper sur les débats que peut susciter une telle disposition. En effet, des débats informels ont eu lieu. L’idée d’introduire la Chariâ dans la constitution a rencontré plusieurs butoirs. Le principal a consisté à se préparer pour réclamer la définition de la Chariâa d’après Ennahda. C’est un exercice périlleux auquel Ennahda a certes y a échappé! Car, il n’y a jamais eu de Chariâ appliquée. Dans aucun pays. Des dictatures sous prétexte qu’elles appliquent la Chariâ ,tenues par des ignorants de l’histoire de l’Islam,oui. Ceux qui prétendent le contraire sont priés d’amener des preuves par documents irréfutables de l’histoire et non de présenter leurs propres phantasmes.

   Le Coran est une chose mais la Chariâ signifie toute autre chose. Bref, que nul n’est capable de donner une forme unique et écrite à toutes les décisions et les recommandations du prophète durant la période dans la quelle ,il prenait des décisions dans la gestion de la vie courante, qui n’excède pas quatre décennies . Tout le projet  d’Ennahda a été vidé de son substrat de com. politique . Ce parti a bien pris conscience qu’il valait mieux faire l’économie d’un affrontement dont il n’est pas sûr de sortir glorieux.    

Doc. visuel qui suit : En février dernier, Ennahda tenait à inscrire Chariâ dans la Constitution, vous pouvez voir dans le lien qui suit, l’intervention de Habib Kheder, qui est membre d’Ennahda , membre de l’Assemblée Constituante  et qui plus est le Rapporteur général des travaux sur la constitution :

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