Ahmed Lazreg, le prisonnier de la honte des républiques qui se succèdent

Salah Ben Omrane   dimanche 1er avril  2012  01:16

Ahmed Lazreg (photo prise dans les années soixante)

    Une histoire rocambolesque digne d’un film noir américain. Il ne s’agit pas d’une fiction. C’est une histoire vraie. Elle est insensée. Les évènements sont frais et récents. Ils datent de ces derniers jours et ces derniers mois. Mais en fait pas tout à fait, car le début de l’histoire remonte à il y a 25 ans, voire encore plus.

     Tunis est le lieu de l’action . Une protagoniste  qui a tenu le rôle de détective, en menant son enquête, la Humphry Bogart au féminin qui est Imen Triki, présidente de l’association « Liberté et équité » . «حريّة وانصاف ».  À vrai dire, ce n ‘est pas surprenant que ce soit encore une femme qui se distingue par son héroïsme en Tunisie.

   Le 2 septembre 2011. Un vieux monsieur dans état grabataire a été admis à l’hôpital Charles Nicolle de Tunis. La pénitentiaire dépendante du ministère de la justice en est l’expéditrice. Il est dans un sale état. Dans le sens propre du mot et il est le seul. Un squelette enveloppé d’une peau qui garde les séquelles d’une torture que l’individu a dû certainement subir, d’après les premiers témoins qui ont pu lui rendre visite. On voit sur la vidéo qu’il est  menotté à son lit par le pied gauche.  C’est ce que toutes les cours de justice internationales condamnent en le surnommant du traitement inhumain, dégradant et indigne. À voir sur les photos l’état dans lequel est le bonhomme, il ne fait aucun doute que l’hôpital craint pour son matériel, que le lit ne soit volé. Bref, on vous expliquera que c’est une mesure de précaution réglementaire. Signe que les autorités ministérielles veillent et protègent la société  et vous êtes priés de les croire.

    La nouvelle de l’étrange livraison en catimini, est parvenue aux oreilles d’Imen Triki de l’association humanitaire. Cette femme courageuse que vous pouvez voir sur les vidéos en bas, tenir une conférence de presse. Elle s’est précipitée vers l’hôpital pour se rendre au chevet du vieux monsieur. Pas de visite ! On lui a dit, tout en lui fermant la porte au nez. Elle ne s’est pas laissé faire.

   Elle a insisté. Et c’est à cet instant que l’agent de surveillance en faction, l’a menacée en pointant sur elle une arme à feu. En septembre 2011, neuf mois après le 14 janvier, l’arme à feu semble être encore un moyen de dissuasion et à l’usage pour convaincre les associations humanitaires.  Et on vous dira toujours, même dans quelques années que les snipers n’existent pas et que c’est une pure fiction.

  Imen Triki a rebroussé chemin à cet instant là puis, elle est revenue à la charge, mais cette fois-ci, accompagnée de quelques membres du staff de son association et quelques journalistes. Avant cela, l’association avait déjà entamé des démarches auprès des deux ministères concernés par l’affaire : le ministère de la santé et celui de la justice. L’équipe a pu entrer dans le local où était installé, précisément déposé le malade. Les membres présents ont pu prendre des images de l’individu qu’ils ont fait circuler sur  Facebook par la suite. Il ne restait plus qu’a attribuer une identité au malheureux enchainé. Imen Triki s’est adressée au Directeur de l’hôpital pour obtenir quelques informations. Celui-ci lui a répondue  qu’il s’agit d’un prisonnier de droit commun qui souffre de « germes dans le cerveau » et qu’il est atteint par la maladie du « Sida ». Diagnostic d’un médecin, un vrai, à tout instant, prêt à vous convaincre qu’en matière de médecine, on n’a rien à envier sur ce qui se pratique dans les pays d’Europe, juste une question de moyens. Sur ce, elle s’est tournée vers le ministère de la santé et a demandé qu’il soit transféré dans un autre endroit ou un autre hôpital, avec des conditions d’hygiène meilleures et plus dignes. Elle a cependant, joint le ministère de la justice pour obtenir des informations sur l’identité de l’individu. Le porte parole du ministère l’a rappelée, lui certifiant qu’il s’agit d’un prisonnier de droit commun. Que le monsieur a été appréhendé à la suite du vol d’une maison, qu’il avait commis en essayant d’y pénétrer  par la fenêtre. Le même porte parole, lui a suggéré de présenter une demande de mise en liberté du bonhomme, mettant en avant son état de santé et son âge. La compassion n’est pas un vain mot, il suffit d’y croire. Le nom qui lui a été délivré et attribué à l’hospitalisé, pour remplir les demandes, est  celui d’Abdelmalek Sbouï.

     Normalement l’histoire aurait dû se terminer là. Imen Triki aurait dû croire sur parole tout ce qu’on lui a racontée. Elle aurait dû effectuer les démarches auprès des services ministériels tel que lui a été suggérée par le ministère même et ainsi l’histoire aurait trouvé son épilogue à cet instant. Mais c’est là qu’intervient la règle primordiale du genre cinématographique dans le récit d’un film noir, où tout ce qui vient de se produire a été réduit en prologue.

     Imen Triki n’a pas cru ce que vient de lui dire le porte parole du ministère de la justice. Il y a des incohérences. Elle ne peut pas imaginer que le monsieur allongé devant elle, qui a 86 ans, pouvait escalader  une fenêtre, quelques mois auparavant. Non il ne pouvait pas être Spider juste quelques jours avant! La version du ministère ne lui semble pas du tout plausible. Elle s’est mise à scruter à la loupe tout ce qu’elle pouvait recueillir comme documents à propos du monsieur. Elle s’est rendue au domicile, présumé avoir subi une tentative de vol. L’adresse des victimes de tentative de vol, figure sur les documents transmis par le ministère. Les occupants lui ont confirmé que la tentative de vol a bien eu lieu, mais ils ont nié toute ressemblance entre le véritable voleur, qui avait été attrapé, avec le visage sur la photo qu’elle leur a montrée. Celle du vieux monsieur allongé à l’hôpital. Ils ont même ajouté, que le véritable voleur n’était pas du tout si âgé et si maigre. Ils ont ajouté, qu’il a même fallu six agents de police pour le maitriser et l’embarquer dans leur véhicule. Ils étaient catégoriques et ont nié toute ressemblance. Cette négation n’a pas simplifié la tâche pour apprendre davantage d’informations sur le monsieur à l’hôpital. Cela a surtout rendu l’affaire encore plus scabreuse et compliquée. Il était devenu nécessaire, un défi, de mettre un visage sur le nom qui se présente sur les seuls documents officiels, qui est: Abdelmalek Sbouï. C’est le ministère de la justice même qui le lui a fourni ce nom et les documents. Un ministère de la justice ne peut pas se tromper ou mentir! Mais également, il faut aussi mettre un nom sur le visage du vieux monsieur qui croupît à l’hôpital .

    Il y a toutefois un problème. L’association s’était déjà empressée pour mettre la vidéo tournée à l’hôpital sur Facebook. Mais celle-ci, s’est avérée indiquer un faux nom, celui de Abdelmalek. Ce qui signifie qu’aucune chance que quelqu’un puisse se présenter, disant reconnaitre le dénommé Abdelmalek. Elle espérait que la famille  d’Abdelmalek Sbouï allait réagir en appelant l’association. Cela pouvait au moins éclairer une zone d’ombre. Pendant ce temps là, en examinant la paperasse fournie par les autorités, il était devenu de plus en évident qu’il y a eu des manœuvres à l’intérieur même du ministère de la justice. Un juge a bien ordonné la dispense d’exécution d’une peine à un individu dont le nom ne correspond ni au visage ni au corps. Pire : Aucune référence à une enquête sur des faits précis qui auraient dû figurer dans l’ordonnance avec la date et les références d’un jugement de condamnation antérieure. C’est inimaginable qu’un magistrat se livre à de telles manipulations, en rédigeant un acte de complaisance avec un tel degré de gravité. Le plus surprenant, est que cela s’est fait pendant qu’à la radio et à la télé, on entendait une véritable campagne sur la probité des juges après le 14 janvier. On maudit les pratiques de l’avant 14 janvier et on exhorte à la responsabilité de chacun depuis cette date.

Bourguiba -Lazreg

   Toujours comme au cinéma, le hasard a eu sa part dans la présente histoire avec un rôle déterminant. Imen Trik, alors qu’elle se rendait dans un restaurant, à proximité du local de l’association, qui en plus n’est pas dans ses habitudes, un de ses ses collègues lui a présentée un monsieur qui a un dossier qui remonte à très loin  et qui est à la recherche d’une association pour appuyer ses démarches pour avoir des informations sur son père. Il s’appelle Imed. Il a raconté que son père a disparu de la circulation, il y a plus que 25 ans. Son père était un militant activiste politique dans un temps qui remonte à très loin, avant l’indépendance de la Tunisie. Il dit que son père s’était rangé du côté de Salah Ben Youssef, ennemi et opposé à Bourguiba. Après l’indépendance, son père s’était brouillé avec le régime de Bourguiba qui l’accusait de participation aux fins de destituer le Raïs. Voyant que l’air était devenu irrespirable en Tunisie, il a préféré sauver sa peau en s’expatriant, tout en laissant femme et enfants. Il s’était rangé à la cause palestinienne, en se joignant à ses combattants dans les territoires occupés. Il ne cessait en même temps, de donner de ses nouvelles à sa femme et ses enfants, en les informant de ses déplacements. Il s’était rendu en Afghanistan pour aider les combattants afghans qui ont défendu leur pays contre l’invasion russe à l’époque. À cette période, les dits rebelles afghans étaient appuyés en matériel, en logistique par les américains et financièrement par des  bienfaiteurs improvisés de l’Arabie Saoudite. Imed  a dit que son père avait fini par se trouver en Arabie Saoudite. En 1986, il a été extradé de ce pays où, ironie de l’histoire, se trouve actuellement Ben Ali en réuigié. Il a ajouté, qu’à l’époque, Ben Ali en personne était l’entremetteur et négociateur avec son homologue en Arabie Saoudite, Naïf Ibn Abdelaziz, qui avait organisé l’extradition de son père vers la Tunisie. Le régime de Bourguiba avait cependant promis à l’Arabie Saoudite de ne pas le condamner par la sentence d’exécution capitale. C’était la condition de son extradition vers la Tunisie. Règle classique dans toutes les décisions d’extradition entre pays. Malgré cette promesse, Imed a ajouté, que quelques jours après l’arrivée de son père sur le sol tunisien, la famille était conviée pour reconnaitre le corps qui soi-disant venait d’être condamné et « immédiatement exécuté ». Or, disait Imed, que le corps qui lui a été présenté à l’époque, ne correspondait en rien aux caractéristiques physiques de son père. Il a dit que même si on avait présenté un tas d’ossements à sa mère, elle l’aurait reconnu sans hésitation. Mais que ce n’était pas le cas. Sur ce, la famille était restée persuadée que le père est encore vivant, croupissant dans une des geôles carcérales . Il a ajouté, d’autres manifestations de signes ont eu lieu qui indiqueraient que son père n’était pas mort. Il a raconté qu’il y a eu une fois, un monsieur qui tient un garage, pas très loin de la maison, qui avait dit que des policiers bien informés, lui avait un jour lancé qu’il pouvait dire à ses voisins, la famille Lazreg, que leur prisonnier se porte bien. Imed a dit que la famille s’est empressée en recontactant le garagiste en question, le priant de fournir davantage de nouvelles, mais que ce dernier, ainsi que ses amis policiers, avaient été pris de panique et ils avaient dit qu’il s’agirait d’une confusion.

   C’est après le 14 janvier 2011 que l’espoir de retrouver le père était est né. Le père d’Imed naviguait dans le même cercle de contestataires de l’époque dont faisait partie Rached Ghannouchi. La famille était persuadée que le dossier de l’affaire qui traine depuis 25 ans, allait s’éclaircir avec ce qui est supposé le changement. Imed, en conclusion et timidement, a fini par lâcher l’objet de son insistance pour rencontrer Imen Triki. Il a évoqué la vidéo qui circule sur Facebook malgré que le nom attribué au monsieur sur la vidéo ne soit  pas celui de son père. Il dit qu’il veut charger l’association pour enquêter sur son père absent, qu’il est certain que les autorités tunisiennes ont bien des choses à lui raconter à son sujet, en espérant que ce ne soit pas encore des mensonges. Il ajoute que toute la famille est outré par le zèle incompréhensible par la rétention de l’information au sujet du père, qu’elle ne peut pas poursuivre une vie paisible, vivre normalement, sans connaître la vérité sur le sort du père.  Puis, il a enchaîné, en évoquant la vidéo sur le net, disant qu’il y a des traits de ressemblances étranges entre son père et le vieux monsieur qui a été présenté sur Facebook, malgré qu’il ne porte pas le même  nom.


    Imen Triki n’en revenait de voir qu’enfin un lien vient d’être fait entre une famille et son vieux monsieur à l’hôpital. Elle a décidé de rendre l’affaire publique. Pour cela, elle et Imed Lazreg ont organisé la conférence ce dernier vendredi 30 mars.

Les images de Ahmed Lazreg , avant 1986

Imen Triki , présidente de l’association « Liberté et Équité »

   Imen Triki a eu du mal à obtenir une salle à sa disposition et sans devoir payer ,pour organiser la conférence  de presse. Le ministère de la culture n’a pas réagi favorablement et rapidement comme elle le souhaitait pour tenir sa conférence à Ibl Khaldoun. Elle a dû payer pour que la conférence ait lieu.  D’autre part , les ministères (La santé et la Justice) qui étaient invités à intervenir, ou plus exactement, de répondre au cours de la même conférence , ont préféré laisser leurs sièges vides. L’association ne compte pas s’arrêter là. Elle a manifesté son intention de dénoncer les prisons secrètes ainsi que de briser le silence sur le secret des prisons secrètes.

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