Un député s’en prend aux artistes et veut obtenir un droit d’entrée par la force dans les festivals

Salah Ben Omrane  04 août 2015  11:00

Venedeurs de carburant à la sauvette à Hammamet

Venedeurs de carburant à la sauvette à Hammamet

La concurrence est rude entre festivals cet été. La famille des artistes, à l’image de l’univers, s’agrandit. Elle est exponentielle, puisque dorénavant, il faut inclure dans le calcul logarithmique, le facteur Assemblée des Représentants du Peuple, que nul ne pouvait s’y attendre ni soupçonner, qu’il allait emprunter une courbe fulgurante dans l’expression artistique, au point de faire de l’ombre aux festivals d’Hammamet ainsi que celui de Carthage.

Pourtant ,j’avais soufflé aux artistes, lors de mon dernier article, qu’ils ont tout à craindre du programme ( sans annonce ni publicité) de l’Assemblée des Représentants du Peuple, qu’ils devraient s’en méfier d’un genre artistique et d’artistes nouveaux, qui se présente telle une algue exotique, échappée d’un aquarium, une sorte d’ Arpa Taxifolia envahissante et tueuse d’autres espèces familières et endémiques.

Les artistes tunisiens, je veux dire : les classiques, ont certainement passé une sale nuit hier soir, s’ils avaient pu écouter l’intervention du député d’Ennahda, Mohamed Mahjoub, lors de la plénière du lundi 3 août au sein de l’assemblée. Il a défini ce qu’est et ce que n’est pas la culture en Tunisie, expliqué la mission des artistes et pour finir son intervention, il a demandé à ce que la ministre de la Culture fasse le nécessaire pour que tous les députés puissent entrer par la force dans tous les festival, sur simple présentation de leurs cartes de députés attitrés.

 Le texte en arabe que j’ai transcrit de son intervention  Shems FM (Le surlignage est de mon fait) :

[المشكـــــلة الآن أنُّو أحنا كقطـــــاع الثقافة مازلنا نتعاملو معاه وهو مازال للترفيه ، للترويـــــح على النفس، في بعض الأحيان للتخميـــــر، ماهوش مجال نعتمدُوه كرافد من روافد التنمية ، ويدعم بصفة عامة مقومات التنميـــــة الشّاملة و يدعم مقوّمات الدستور و يدعم هويّة البلاد و يدعم شُعـــــلة الثورة .

و رسالة موجّهة لوزيـــــر الثقافة أنّو دعم الثقافة الوطنيّة و خاصة الثقافة إلّي تِبني الشخصيّة الوطنيّـــــة و الي خاصة تبني مقوّمات و تُحافظ على الإرث وتُحافظ على الهويّـــــة و تُحافظ على أهداف الثـــــورة.

أحنـــــا كنُـــــوّاب مهتمّين بهذا المجـــــال الثقافي ولِما لا أنّو تقُوم بلفتـــــة كلِيـــــمة للنُوّاب للإهتمام و لدفـــــع و خاصّة أنُّو هالمجال الثقافي في حاجة حتى إلى حُضـــــور عديد من رُموز هذه البـــــلاد .

مافِيها باس أنُّـــــوالنُوّاب يُمكّنـــــون من مُشاهـــــدة و مُتابـــــعة كُلّ الأنشِطة الثقافية في البلاد. مايُقعدش يستنّـــــى في أنفٍيتسيُـــــون من عند المُعتمـــــد ولّا أنفٍيتسيُون من عند لجنـــــة التنظيـــــم . لِما لا أنُّو نحنــــــــــا ببطاقة النائـــــب متاعنـــــــــــــــا يكُون لينا الفرصة باش يكُون عنّـــــا النّفاذ لكُلّ المهرجانـــــات.]

Traduction de l’intervention du député:

[Le problème maintenant, est que nous, en tant que secteur de la culture, qu’on continue de réagir avec, alors qu’il est encore pour le divertissement, pour égayer l’âme, et parfois pour la transe.

Il n’est pas un domaine sur lequel on peut compter, en tant qu’élément parmi les éléments du développement. Il soutient, de manière générale, le développement global. soutient les éléments de la constitution, soutient l’identité du pays, et il soutient la flamme de la révolution.

C’est une lettre adressée au ministre de la Culture, est que le soutien de la culture nationale, en particulier, la culture qui construit l’identité nationale, qui particulièrement construit les éléments de base, qui conserve l’héritage, maintient l’identité et maintient les objectifs de la révolution, nous, en tant que députés intéressés par ce domaine de la culture, pourquoi pas qu’elle fasse un geste, un petit mot, aux députés en s’intéressant , en y faisant exception, surtout que ce domaine culturel a même besoin qu’y assiste un grand nombre de symboles de ce pays.

Il n’ y pas de mal qu’il soit permis aux députés de voir et de suivre toutes les activités culturelles dans le pays.

Il ne va pas se mettre à attendre l’invitation de la part du Délégué de la commune ou l’invitation du comité d’organisation.

Pourquoi pas, qu’avec la carte de député, la nôtre, que l‘occasion nous y soit, par la force dans tous les festivals. ]

fin de la traduction 

Que ce soit clair pour les artistes tunisiens: Ils sont dans un domaine, la culture, « sur lequel on peut compter, en tant qu’élément parmi les éléments du développement », d’après  le député. Or, le même député tient à voir leurs travaux Bil Ballouchi ( sans payer) tout en estimant que lui et ses collègues députés, n’ont pas à être à la merci d’un Délégué local ou d’un comité, pour qu’ils décident de leur faire parvenir une invitation aux spectacles d’un festival, eux « le symbole » du pays. C’est vrai, c’est un manque de considération pour le statut de député, une négligence impardonnable de laisser sauvagement les élus du peuple à la merci et au bon vouloir d’individus, qui ont l’autorité de la distribution des invitations. Une honte que des élus du peuple restent dans l’attente du bon geste alors qu’ils ont les moyens pour faire des lois qui les mettent hiérarchiquement au sommet des privilèges.

Le même député, au cours de son intervention, n’a pas dit un mot sur ceux qui ruinent véritablement l’économie du pays par le le trafic et le banditisme et a préféré cibler son attaque à la culture en la qualifiant d’élément sur quoi on ne peut pas compter pour le développement.  Les trafiquants et les vendeurs de carburant à la sauvette qui pullulent sur le territoire, sont-ils à l’écart des préoccupations de l’honorable député ?

La photo ci haut a été prise à quelques centaines de mètres du Centre culturel d’Hammamet, où le député compte avoir le droit d’y entrer par la force, où tout le mic mac se fait en plein jour, sans même que les contrevenants prennent la précaution de se mettre à l’abri du regard des passants .

Parcours El Kala -Hammamet

Ce camion (photo) vient d’où vient-il ? La plus proche ligne de frontière se trouve à quelques 300 kms d’Hammamet ! Il faut savoir que le prix officiel du litre d’essence en Algérie, aujourd’hui est à 0,23 $ alors qu’en Tunisie est plus que trois fois plus cher, soit à 0,80 $ (d’après un tableau comparatif des prix).  Comment la camionnette (distributrice de carburant en bidons), qui apparaît sur la photo, puisse effectuer un tel trajet, sans s’inquiéter et aussi facilement, traverser les supposées  » mailles du filet » ? Ainsi, le lien peut être facilement fait entre contrebande et transport d’armes qui servent pour des opérations terroristes.

Ces contrevenants, sont-ils pour le  député des protecteurs de l’identité nationale et sont-ils des vrais éléments contributeurs au développement  de la nation, contrairement aux artistes ?

Il semble que cette « économie » ne fasse pas partie du champ des préoccupations du député, que ce qui l’intéresse, tel est la conclusion de son intervention, est de pouvoir fréquenter « par la force » les festivals, tout en étant à l’origine de ce privilège pour l’ensemble de ses collègues, en passant pour leur porte-parole, alors que tous, n’en réclament ce droit et encore moins une entrée « par la force » dans les lieux de spectacles. Il n’en pipe pas un mot sur le coût de fabrication d’un spectacle alors qu’un vrai spectacle de qualité qui se respecte et qui respecte les artistes et le public a un prix. Pas un mot sur le savant calcul que doit faire chaque responsable d’un lieu de festival lorsqu’il tente, à la fois d’amortir le coût de son achat ou de sa production, en maximisant ses recettes en caisse et en minimisant la participation des fonds publics destinées fatalement à combler le déficit. 

Que le député, ne soit pas intéressé par ces questions financières, que l’évocation de ce volet terre-à -terre dans l’organisation d’un festival, soit susceptible de lui gâcher le plaisir de spectateur, cela n’a rien de grave ni de choquant.  Sauf, qu’il s’agit d’un député qui veut entrer voir les spectacles par la force et qu’en même temps, il affirme que la culture n’est pas un domaine qui fait partie des éléments du développement.

Faut-il lui rappeler qu’un député est un élu qui est choisi par une masse d’électeurs et qu’il exerce un mandat de les représenter à l’assemblée nationale pour intervenir sur des questions qui font partie des préoccupations de la majorité de la population et que sa demande d’entrer par la force dans les festivals sans dépendre de l’invitation d’un Délégué, n’est pas une revendication saine et que cette demande  ne figure dans aucun programme des partis politiques tunisiens, avant les élections législatives. Avons-nous touché le fond, en voyant les trafiquants fourmiller dans le pays, paisiblement, et que là où on attend que les députés réagissent pour remettre le pays sur les rails du développement par une économie saine, que va -on poindre ? Des députés parader avec leurs cartes professionnelles à l’entrée des lieux de spectacles.

Assez à l’anarchie! Assez aux demandes farfelues des élus ! Qu’ils finissent avec les étalages sur les trottoirs où les piétons doivent emprunter la chaussée en slalomant entre les véhicules. Finissons avec les saletés, les déchets et détritus qui envahissent toutes les plages. Stop aux produits toxiques qui sont déversés directement dans la mer. Que font les députés pour arrêter les déchets qui s’entassent dans les artères des villes touristiques ou non touristiques, et qui empoisonnent les quartiers. Que font les députés pour enrayer les sacs en plastique qui polluent la mer. Laissez les artistiques tranquilles et les citoyens n’en veulent pas du tout aux artistes.

Si les citoyens ont un reproche à se faire, il est d’avoir été piégés, pris en tenailles par des terroristes d’un côté et des incompétents qui laissent l’économie s’écrouler, le pays s’enliser dans le commerce informel et dans la saleté.

Il y a en effet une masse de travail à faire pour que les mentalités changent.

La demande formulée par le député, me rappelle le geste  d’une personne française connue, Jack Lang, qui était invité pour assister à un spectacle, il y a quelques années. Il s’est présenté, spontanément, à la caisse en achetant cinq places d’un coup, de son argent personnel. À la surprise de celui qui était à la caisse, il avait répondu que c’était sa modeste contribution. À côté de cela notre député qui parle de « flamme de la révolution », et qui veut voir les spectacles en y assistant par la force « النّفاذ« , (expression usitée pour l’exécution par la force d’un jugement), puis être reçu en « symbole » du pays, excusez du peu d’estime de soi, nous pouvons dire à ce député qu’il n’y a ni flamme ni braises. Il n’y a seulement que des cendres froides avec lesquelles on tente d’enfumer la galerie. Puis, il faut lui rappeler enfin que « la transe » « التخمير » qu’il a évoquée, dans sa définition de la culture a, depuis quelques années, déserté les tréteaux des vraies scènes de spectacle depuis qu’elle est devenue un modèle majeur d’expression artistiques chez de nombreux hommes politiques aux cours de leurs interventions publiques, surtout quand il y a la télé.


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