Ahmed Rahmouni a su pulvériser l’étau de la mascarade télévisuelle

Salah Ben Omrane  13 février 2016 17:40

  Une chaîne de télé tunisienne, Alhiwar Ettounsi, n’en revient pas qu’un de ses animateurs Nawfel Ouertani soit interrogé par la justice au sujet d’une courte vidéo qu’il a fait diffuser au cours d’une de ses émissions. On voit dans cette vidéo en question, d’une qualité technique médiocre, un groupe de policiers en déplacement dans les buissons. Il est dit en parallèle aux images, qu’ils accompagnent l’un des participants à l’attaque du Bardo qui s’apprête à leur indiquer l’emplacement de la cachette des armes qui ont servi à l’attaque. »

 Au cours de la récente émission de la même chaîne Al Yawm Athamen, l’animateur Hamza Balloumi n’a pas pris de gants pour exprimer sa solidarité avec son collègue de la même chaîne, en arpentant un chemin de défense peu surprenant, venant de gens de la télé pour qui, la télévision est un outil à plusieurs fonctions, y compris celle de servir la cause des gens de la maison. « ما تصحّ الصدقة كان ما يدززّاوْ مولى الدّار ».

 L’art de la télévision est l’art de la manipulation. C’est de faire de ce qui peut s’apprêter à un évènement mineur dans le tourbillon du monde des affaires en un évènement national majeur de premier plan. Cela n’a rien de talentueux ni de mystérieux. Il suffit que vous ayez une télé à vous, qui vous appartient, que cette télé soit suivie par un large public, qu’ainsi votre mal de crâne, votre aigreur d’estomac, soient amplifiés et sublimés de façon exponentielle par les ondes, pour que la Tunisie entière vive l’évènement. Vous pouvez même appeler un ministre, oui il viendra, même si la médecine n’est ni son exercice ni  son domaine, pas grave, il viendra, et un député, il courra, les deux se feront des signes d’amabilités en évoquant leurs progénitures en cours d’émission, la relève, sur votre plateau et ils vous diront que votre cause est juste, qu’elle mérite le temps qu’ils lui consacrent et qu’ils ne sont jamais débordés pour le coup de main aimable. Ils sauront arranger celui qui barrera la route de votre ouvrage. Tout ça c’est gratis ! Rangez cette amabilité de côté et sachez vous en montrer digne au moment opportun! C’est tout ce qu’on vous demande. C’est de la télé, du spectacle et c’est de l’humain!

 Hamza Balloumi entame la discussion par cette introduction:

 « Qu’en tant que journalistes, des Ellamien*, des gens qui nous regardent aussi, cette vidéo s’appelle qu’il (sic) a une haute valeur informative. Pas un Ellemi ou un journaliste qui arrive à faire venir une vidéo de ce volume et il ne l’expose pas! Pourquoi ? Parce qu’on parle de qui ? On parle d’un accusé qui y était ; il était accusé à ce moment là . Il a été libéré. Après, est arrivée l’information qu’il avait participé à l’opération de matérialisation « تجسيم » où ils ont caché les armes de Bardo. Ainsi, tout journaliste, tout moyen d’Ellem qui se respecte qui lui arrive une vidéo de ce genre, il lui faut donc qu’il l’expose car il y a une discussion sur un terroriste entre guillemets qui a été libéré au moment où il a déjà avoué de sa participation à l’opération et il montre l’emplacement des armes…Mais il y a un problème avec cette vidéo monsieur Ahmed Rahmouni .Quel est ce problème ?

Avec cette introduction, une sorte d’éloge à un type de « journalisme », celui de la course à l’évènement sensationnel, de l’information accrocheuse, peu soucieux du trucage et de ses conséquences éventuellement désastreuses sur la vie des gens, avec un appel explicite à la non réflexion du journaliste sur la matière dont il dispose dans un encouragement à l’irresponsabilité, le marquage du débat est fait et les « bornes » de la discussion sont installées. Que peut-on dire  à ce propos:

-L’animateur à mis un dénominateur commun, ce qu’il a désigné par  » une haute valeur informative » de la vidéo aux journalistes, les Ellemien et les gens qui regardent. Comment a-t-il pu obtenir l’approbation des journalistes et des gens qui regardent pour décider que la vidé qu’il évoque a « une haute valeur informative » ? Il ne dit pas plus sur l’information qui tiendrait à savoir que les gens qui regardent et les gens qui fabriquent l’information sont du même avis et non en désaccord. Parler au nom d’un public sans le titre est de l’usurpation. Autre chose, qu’est ce qui l’empêche de dire une vidéo qui contient « une information importante » au lieu de jongler avec la construction « une haute valeur informative » . De la communication ou juste de la Poudre  aux yeux ?

-Il qualifie d’impératif de diffuser la vidéo par « Tout journaliste, tout moyen d’Ellem qui se respecte qui lui arrive une vidéo de ce genre, il lui faut donc qu’il l’expose! ». On peut dire que c’est aller vite dans la besogne en signifiant que le journaliste qui s’obstine et refuse d’exposer la vidéo reçue, est un journaliste qui ne se respecte pas. Cela amène à dire selon  Mr Balloumi, qu’ un journaliste qui refuse de jouer le jeu, qui ne se plie pas à la manipulation est un journaliste qui ne se respecte pas!

-Puis, Mr Balloumi parle de « terroriste entre guillemets ».  Dans quel code, il a puisé cette expression pour l’étaler publiquement à la télé ? Quel tribunal qualifie certains terroristes de « terroristes » et d’autres de « terroristes entre guillemets »?

 Tout cela, cette mise en place, ne présage rien de bon dans la discussion promise. De quoi va-t-on parler ? De la présomption d’innocence ? De la Torture pour l’obtention des aveux? Du lien entre justice et police? De la charte des journalistes et de leur déontologie avant la diffusion des documents qu’ils sont susceptibles d’avoir entre les mains ? De leur formation? De la HAÏCA et de son pouvoir sur les médias ? Non, toutes ces questions semblent exclues et malvenues pour un débat qui semble bien tracé dans ses lignes à l’avance. En tous les cas, il est encore moins sûr, compte tenu de l’organisation, que le but ultime de l’émission consiste à parvenir à conclure que Nawfel Ouertani n’a fait que son devoir !

 Drôle de débat quand on entend le ministre de l’éducation intervenir de la sorte: «Je m’excuse dans ce plateau on est presque en train d’aller vers le terrorisme lui dire « Excusez nous s’il vous plaît. Que Dieu vous vienne en aide. Nous nous sommes trompés avec vous » L’institution sécuritaire qui a ses enfants qui meurent à la montagne et des gens qui sont en train de mourir .C’est un manque de pudeur .Ceci je ne l’accepte pas

 D’un surréalisme inouï ! Pour quelle raison l’a-t-on invité de s’exprimer sur le sujet de Nawfel Ouertani alors que d’avance on peut s’y attendre qu’une telle sortie peut aggraver son cas, en rendant l’affaire encore plus sensible voire la pourrir par les réactions qu’elle pourrait amener par un tel tir de couverture politicien ? C’est un manque de doigté des organisateurs du plateau de l’émission! Comment peuvent-ils imaginer un instant qu’un politicien reste bien sage dans sa case, celle qui lui est réservée, en servant docilement la soupe à celui l’a invité, sans faire le sursaut de tirer profit pour son compte personnel d’une telle opportunité ? Un mauvais calcul impardonnable, mis à part le fait si l’organisateur de l’émission tout s’est déroulé comme prévu et qu’il y avait l’intention véritable de vouloir nuire à Nawfal Ouertani en le fragilisant par l’organisation du plateau et du débat  de la sorte.

 Puis, on a entendu des paroles candides dans l’émission. Celles du député  Mehdi Ben Garbia : « Laissez nous assis dans ce plateau. Nous les tunisiens, ils (sic) ont droit de voir cette vidéo. Ils ont le droit les Tunisiens de demander ce monsieur pris dans l’affaire du Bardo vous l’avez lâché. Autre chose, il est arrivé de la torture de huit personnes , on ouvre une affaire de torture. On les lâche tous ? C’est à dire moi si demain j’attrape un terroriste et qu’il m’avoue qu’il a fait et qu’il a tué et après que je l’ai interrogé, arrive un policier qui lui donne deux gifles et lui donne un coup de poing, il passe devant le juge et dit on m’a torturé , il le lâche ? En supposant qu’il a subi de la torture, au Gorjani, il y a 50 policiers, un à la fin, pris de rancoeur car, il a un ami mort au Bardo , il l’a attrapé et il l’a tabassé, donc on les lâche tous ? Ceci les Tunisiens ne sont pas en train de le comprendre .»
C’est bien un député de la république qui s’est exprimé ainsi et qui a fait part de ce qu’il a imaginé comme étant possible en amenant le public vers le raisonnement du probable de ce pourrait se passer dans un lieu de la République! Cela est assez édifiant pour se faire une représentation de la députation en Tunisie, de l’état de leurs connaissance dans le fonctionnement des institutions de l’État. Ni élogieux pour la police ni flatteur pour la démocratie tunisienne, le tableau fait par le député. On laisse à la police nationale le soin d’apprécier le portrait avec les supputations que vient de faire un député de la république, de leur façon d’exercer la fonction de police judiciaire en menant les interrogatoires.

Le populisme du « tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » a de beaux jours devant lui. Après tout, on n’a que les ministres et les députés qu’on mérite!

Quant à Nawfel Ouertani, il devrait bien réfléchir à ce qu’avait dit Voltaire: « Mon Dieu, gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m’en charge ! »

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*Ellemi au singulier . Ellemien au pluriel. C’est une désignation, un nom, qui n’a pas son  équivalent dans la langue française. L’Ellemi, avec exactitude, ne veut dire ni journaliste ni un animateur. Cela pourrait signifier l’informateur dans les médias.

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